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Pourquoi la Chine n'a-t-elle qu'un seul fuseau horaire? Et d'où viennent les baguettes? Comment a évolué l'écriture chinoise? Posez vos questions et Papiers de Chine enquêtera pour vous.

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A Caochangdi, dans les espaces particuliers de Ai Weiwei

le 27-09-2008
© Papiers de Chine
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Le génial artiste pékinois, qui a notamment travaillé sur le Nid d’oiseau avec les architectes bâlois Herzog et De Meuron, parle doucement mais n’a pas sa langue dans sa poche. Rencontre dans son antre.

Au milieu de la pièce sombre trône une très longue table de style chinois. Ai Weiwei est assis au bout, en contre-jour. D’aucuns auraient eu l’air de flotter dans cet immense espace. Ai Weiwei, lui, le remplit. Un sourire énigmatique se dessine derrière sa barbe. L’artiste, certainement le plus influent de Chine, lance un très doux «Ah, vous êtes suisse?». «Je connais bien, enchaîne-t-il, fixant droit dans les yeux. Surtout Lucerne, Bâle, Berne.» Lucerne? C’est le lieu de résidence de son grand ami Uli Sigg, l’ancien ambassadeur de Suisse en Chine qui a rassemblé une impressionnante collection d’art chinois. Bâle, c’est le siège de l’agence d’architecture Herzog et De Meuron, avec qui Ai Weiwei a collaboré pour réaliser le célèbre «nid d’oiseau» de Pékin. Quant à Berne, il était avec Bernhard Fibicher curateur de Mahjong, la gigantesque exposition d’art contemporain chinois au Kunstmuseum qui avait fait couler beaucoup d’encre en 2005 à cause d’une œuvre en particulier: «le bébé-mouette». Mais un Suisse peut-il vraiment comprendre des œuvre si lointaines? Ai Weiwei réfléchit, sourit, puis murmure: «L’art est en partie séduction. Ca doit rester quelque chose qu’on ne saisit pas tout à fait.»

© Papiers de Chine
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Un cocker américain traverse la pièce. Plus de dix chats et presque autant de chiens partagent cet espace avec l’artiste, son épouse, ses collaborateurs - dont un architecte du canton de Nidwald en ce moment - et le personnel de maison. «J’ai conçu les plans des lieux en un après-midi. Puis ça m’a pris 60 jours pour construire. Et j’y vis depuis dix ans» énumère-t-il, méthodiquement, montrant la succession de blocs en brique rouge construits autour du jardin où sculptures hétéroclites côtoient fleurs de lotus. Simple et fonctionnel. C’est là, à Caochangdi, un village au nord-est de Pékin aujourd’hui investi par les artistes que Ai Weiwei, 51 ans vit et travaille. «Je ne travaille jamais, corrige-t-il, en traînant les pieds dans l’un de ses immenses atelier. Je joue!» Ici, pas de tableau, Ai Weiwei créé des bâtiments et fabrique des installations: des anciennes portes et fenêtres chinoises ficelées ensemble; là, c’est une étagère où sont alignés trente pots remplis de poudre ocre: «Des poteries millénaires réduites en poussière.» La longue tradition artistique chinoise est un thème de prédilection du Pékinois de souche. «L’art a toujours été très présent en Chine, nous avons l’habitude d’utiliser toutes sortes de matériaux, et ce n’est pas quelques dizaines d’années de communisme qui allaient tout faire disparaître!» Nous y voilà. Peu enclin à disserter sur son œuvre – «Je cherche surtout à m’impliquer. Ce sont les moment qui sont importants», se contente-t-il de dire - Ai Weiwei devient plus loquace lorsqu’il s’agit de parler politique.

L’homme qui n’allait jamais en ville

En Chine, il est d’ailleurs connu du grand public pour ses réflexions qu’il partage sur son blog. «Internet est l’une des choses les plus précieuses dans ce pays emmuré». Toutes les facettes de la Chine passent par son regard aiguisé. Depuis trois ans, il récolte des milliers de réactions, «mais ne répond jamais». Des lecteurs lui conseillent de modérer ses critiques, d’autres l’accusent de comploter contre le gouvernement. Pour l’artiste engagé et qui ne va «jamais» en ville, c’est un très bon moyen de prendre le pouls de la société.

En ce moment, c’est l’affaire Yang Jia qui le préoccupe.Pour se venger des mauvais traitements qu’ils lui auraient injustement fait subir, l’homme a poignardé et tué six policiers à Shanghai le 1er juillet dernier. Une partie de la population l’a soutenu pour avoir osé se révolter contre l’abus de pouvoir. «Il aurait fallu un procès public, pour que tout le monde puisse comprendre. Mais non, ils ont fait cela de manière cachée, comme d’habitude», dit-t-il. Il vient d’être condamné à mort. «Pour ne pas entacher les JO», le procès avait été repoussé à début septembre. Les Jeux olympiques justement? Ai Weiwei est «ravi» qu’ils soient terminés. Il s’étire sur sa chaise, aspire son thé par longues gorgées. «Les Chinois peuvent enfin retourner à leurs vies.» Même si «c’était très important que la Chine ait les JO», l’artiste proche du peuple aurait souhaité «quelque chose de vraiment joyeux», au lieu de cette «fête sans contenu».

 «Je peux voir votre bague?»

Soudain, sous ses lourdes paupières, le regard se fait plus dur. «Que voulez-vous, quand un gouvernement n’est pas élu, il doit tout maîtriser par la force.» On sent que des problèmes de fond le préoccupent, lui prennent de l’énergie.

© Papiers de Chine
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L’éducation chinoise - «la pire au monde» - l’inquiète. «Tout le système ne vise qu’à réussir des tests. Aucune passion, curiosité, encore moins pensée indépendante n’est encouragée. On a des générations de jeunes qui grandissent sans rien savoir. Des simples d’esprits!». «Il n’y a aucune discussion publique. Tout est fixé par les lignes du parti! Sans débat intellectuel, les gens sont même effrayés de leurs propres changements» tempête soudain le fils du poète et dissident Ai Qing, dont toute la famille, le petit Weiwei compris, a été envoyée dans la province ouïghoure du Xinjiang, pour être «rééduquée» en nettoyant des toilettes.

«Je peux voir votre bague?» coupe-t-il soudainement. Ai Weiwei examine l’objet. Il a repris son ton lent, presque las. Mais son regard perce toujours. Directement, ou via l’objectif de son Ricoh. Car Ai Weiwei, photographie tout, quoi qu’on dise: la bague, les journalistes qui l’interviewent, ses amis, ses rencontres: «Vous pourrez vous voir sur mon blog tout à l’heure».

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